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Most Favored Nation : ce que les industriels du médicament doivent anticiper
Delphine Houzelot, Senior Principal Pricing & Market Access IQVIA France
Jul 16, 2026

La politique du Most Favored Nation (MFN), portée par l'administration Trump, redessine en profondeur les équilibres du marché pharmaceutique mondial. Son principe est simple : aligner certains prix américains sur les niveaux les plus bas observés dans les pays de l'OCDE. Ses implications, en revanche, sont loin de l'être.

La politique pharmaceutique de l'administration Trump s'articule autour de trois leviers distincts. Le premier est le déploiement des programmes de pricing MFN. Le deuxième vise à contourner les intermédiaires traditionnels – notamment les Pharmacy Benefit Managers – via des canaux de vente directe au patient, dont la plateforme TrumpRx. Le troisième entend renforcer la souveraineté industrielle américaine par des droits de douane sur les médicaments importés et des conditions d'exemption liées à des engagements de localisation de production.

Ce n'est pas une initiative sans précédent : Trump avait déjà tenté une première version du MFN dès 2018, suspendue par voie d'injonction. L'administration Biden a ensuite poursuivi certains objectifs de maîtrise des prix via l'Inflation Reduction Act. Depuis 2025, le dispositif est relancé avec un périmètre nettement élargi et articulé avec d'autres leviers de pression.

Trois programmes, une logique d'indexation progressive

Trois programmes structurent le dispositif. GENEROUS, en vigueur depuis le 1er janvier 2026, est volontaire et ouvert à tous les industriels pour les médicaments éligibles à Medicaid. Il indexe les prix américains sur le deuxième prix net le plus bas observé dans les pays du G7, la Suisse et le Danemark, ajusté selon le PIB.

GLOBE et GUARD seront obligatoires. GLOBE entrera en vigueur le 1er octobre 2026 pour les médicaments administrés à l'hôpital (Medicare Part B) ; GUARD le 1er janvier 2027 pour les médicaments délivrés en ville (Medicare Part D). Le périmètre de comparaison s'étend considérablement : G7, Suisse, Danemark, Australie, Autriche, Belgique, Tchéquie, Irlande, Israël, Pays-Bas, Norvège, Corée du Sud, Espagne et Suède. Le mécanisme retenu sera le prix le plus bas ou la moyenne pondérée des prix nets déclarés volontairement par le laboratoire, toujours ajusté au PIB. Parallèlement, dix-sept grands laboratoires ont déjà conclu des accords de tarification incluant des baisses de prix, des engagements d'investissement industriel aux États-Unis et des dons de principe actif à la réserve stratégique américaine (SAPIR).

L'administration Trump chiffre les économies attendues à 64,3 milliards de dollars pour le gouvernement fédéral et les États sur dix ans. Le contexte qui justifie cette politique est édifiant : les prix des médicaments brevetés aux États-Unis sont 3,7 à 8,9 fois supérieurs à ceux des pays de l'OCDE, et les dépenses pharmaceutiques américaines dépassent 600 milliards de dollars par an.

Des réactions européennes contrastées

Face à cette pression, les réponses européennes divergent nettement. L'Union européenne a d'abord négocié un accord en août 2025 plafonnant à 15 % les droits de douane sur les produits pharmaceutiques, mais sa mise en œuvre a été suspendue par le Parlement européen en février 2026, après une décision de la Cour suprême américaine censurant les hausses de droits de douane décidées par Trump. Cette même décision a conduit la Maison-Blanche à annoncer une hausse supplémentaire de 10 % sur le fondement du Trade Act, excluant toutefois les produits pharmaceutiques. L'UE maintient par ailleurs sa position de confidentialité des prix nets, qu'elle entend renforcer.

Le Royaume-Uni a fait un choix radicalement différent : un accord conclu en décembre 2025 avec Washington prévoit une exemption totale des droits de douane américains sur les médicaments. En contrepartie, Londres a relevé les seuils d'évaluation coût-efficacité du NICE (de 20-30 k£ à 25-35 k£), réduit le taux de clawback du mécanisme VPAS de 23 % à 15 %, et s'est engagé à doubler la part du PIB consacrée aux médicaments innovants sur dix ans.

Trois impacts potentiels pour l'Europe

Les conséquences pour les marchés européens se dessinent autour de trois axes.

Le premier est une pression accrue sur les prix. Si les prix nets européens deviennent une référence pour calibrer les remboursements américains, les industriels sont incités à les maintenir aussi élevés que possible, ce qui tend mécaniquement les négociations avec les payeurs. Ce signal est déjà perceptible dans les discussions avec les laboratoires, même si les données objectives restent insuffisantes pour en quantifier précisément l'ampleur.

Le deuxième axe concerne les arbitrages de lancement. À ce stade, les données de la Commission de la Transparence ne montrent pas de ralentissement des soumissions en France. Mais les délais structurels entre décisions stratégiques et effets visibles – les AMM américaines précèdent souvent d'un à deux ans les AMM européennes – laissent penser que des impacts pourraient se matérialiser à partir de 2027.

Le troisième axe est la réallocation des investissements. Les annonces de relocalisation de production et de réorientation des budgets R&D vers les États-Unis se multiplient. Les 15 principales entreprises pharmaceutiques réalisent déjà plus de 60 % de leur chiffre d'affaires net aux États-Unis – une proportion encore plus élevée pour les petites biotechs, et en croissance. Il est néanmoins difficile de distinguer ce qui relève spécifiquement du MFN de tendances industrielles préexistantes.

Un contexte structurel qui amplifie les enjeux

Ces trois dynamiques s'inscrivent dans un contexte plus large. L'Europe se retrouve prise en étau entre un marché américain à la puissance financière considérable et des marchés asiatiques en forte accélération sur la R&D et la production. À cela s'ajoute la réforme du paquet pharmaceutique européen, dont l'article 56a pourrait contraindre dès 2028 les titulaires d'AMM à solliciter le remboursement dans l'ensemble des États membres. La concomitance de cette obligation avec les effets du MFN soulève des questions qui n'ont pas encore reçu de réponse claire.

Les réponses nationales divergent. L'Allemagne a engagé une stratégie claire de renforcement de son attractivité, avec des prix nets confidentiels pour les entreprises investissant dans la R&D locale et des incitations à la production. En France, la négociation de l'accord-cadre LEEM-CEPS est en cours, dans un contexte où les demandes d'accès précoce pré-AMM ont chuté de 25 en 2024 à 10 en 2025 – un signal faible, mais à surveiller.

Des initiatives de coordination européenne émergent également, portées notamment par une déclaration commune des ministres de la santé français et allemand, articulée autour de six axes : attractivité pour la recherche clinique, harmonisation des autorisations, accès aux nouveaux médicaments, sécurisation de l'approvisionnement, protection de la propriété industrielle et réponse aux tensions géopolitiques.

Ce qu'il faut retenir

Le MFN modifie déjà certaines dynamiques – sur les prix, sur les comportements des industriels, sur l'attractivité comparée des marchés européens – même si ses effets directs restent difficiles à isoler et à quantifier. La politique américaine elle-même demeure évolutive : la volonté de l'administration Trump de transformer le décret MFN en loi, les contestations juridiques en cours et l'échéance des élections de mi-mandat constituent autant de facteurs d'incertitude.

Pour les laboratoires, l'enjeu est d'anticiper sans surinterpréter : surveiller les signaux faibles, modéliser les scénarios d'impact sur les stratégies de prix et de lancement, et rester attentifs à l'évolution des négociations, aussi bien à Washington qu'à Paris et Bruxelles.